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Balade archéologique

 

 

Balade archéologique aux alentours d’El Jadida

Les environs d’El Jadida sont jalonnés de sites archéologiques, pour la plupart mal connus du grand public, mais qui attirent de plus en plus la curiosité de chercheurs, d’archéologues ou de simples amateurs éclairés en quête permanente de découvertes insolites.

Ainsi, en compagnie d’Abdallah Fili, archéologue de renom et professeur d’archéologie à l’université Chouaïb Doukkali, nous nous sommes rendus sur quelques uns de ces sites pour en savoir plus sur le passé lointain de la province et vérifier certaines hypothèses : d’abord à Moulay Abdallah pour y revisiter les « tombes phéniciennes », puis sur les falaises de Jorf Lasfar où se trouvent des cavernes sans doute préhistoriques. Nous avons poursuivi notre route dans la région de Sebt Douib où s’étalent, sur une très grande superficie, un cimetière dénommé sur la carte topographique lamjahdine, un nom qui a lui seul, véhicule tout un passé combattant, et pas très loin à vol d’oiseau, le Faç Douib, haut lieu de concentration des troupes marocaines contre le bastion portugais…
Le programme de cette balade archéologique s’annonçait intéressant, et il le fut à plus d’un titre.

Des « tombes » bien mystérieuses !
Situé à une quinzaine de kilomètres d’El Jadida, Moulay Abdallah est l’une des plus anciennes cités du royaume ; diverses populations s’y sont succédé au fil des siècles et il est intéressant d’en rechercher les traces les plus anciennes, si tant est qu’il en reste encore aujourd’hui. De grands travaux de voirie y sont actuellement entrepris et d’immenses tranchées quadrillent la ville, laissant apparaitre un sol composé de plusieurs couches de sédiments dont un géologue pourrait expliquer la nature et l’histoire géologique. En auscultant le sillon laissé par le tracteur, Abdallah Fili remarqua quelques tessons de poterie, là un os d’animal, un peu plus loin, à un mètre de profondeur, un autre os ayant appartenu vraisemblablement à un être humain…Pourquoi cet os isolé dans ces parages ? Avait-il échappé à la mâchoire de la pelleteuse ? En tout cas, il fut le seul rencontré dans ces lieux.

Le long de la route qui mène au centre de la ville, la tranchée a mis à nu les fondations de la muraille du Ribat de Moulay Abdallah ainsi que des puits, assez profonds, datant sans doute de quelques siècles. Des matmoras, qui devaient servir de silos à grains. Ils sont légion dans la région, nous ont dit des villageois. Il serait intéressant d’y descendre à la recherche d’éventuels bouts de passé.

Près de la plage de Moulay Abdallah, à quelques enjambées du vieux bordj qui surplombe l’océan, à la limite du rivage, des fosses ont été creusées sur le plateau rocheux : 35 cuves rectangulaires presque alignées, de dimensions variables, 1,20m à 1,60 de longueur, pour une largeur moyenne de 0,70m, et une profondeur de 0,25 m à 0,75… A quoi ont-elles servi ? Quand ont-elles été creusées ? Diverses interprétations ont été émises depuis qu’entre 1927 et 1950, des sommités de l’Histoire du Maroc, comme Henri Terrasse, Henri Basset, Pierre Cintas ou Armand Luquet en ont déduit qu’il s’agissait de « tombes phéniciennes ». « Ce que sont ces fosses, écrit Pierre Cintas, qui fut directeur de mission archéologique au Maghreb, dans son « étude de l’expansion carthaginoise au Maroc », publiée en 1954, nul ne saurait le dire avec une certitude absolue, à présent. Elles sont vides de leur contenu, si elles en ont eu un. Certains y ont vu des cuves à tanneries, des cuves à presser les vendanges »…Mais Pierre Cintas émet l’hypothèse qu’elles « ressemblent plutôt à des compartiments funéraires néo puniques ». Armand Luquet confirme, dans « Le Maroc punique »qu’il s’agit bien de tombes phéniciennes. Mais son argumentation ne convainc plus aujourd’hui. D’autre part, comment expliquer qu’après une visite qu’il fit sur place lorsqu’il était Gouverneur de Mazagan ( entre 1624 et 1627), Gonçalo Coutinho dans son Discurso da jornada publié en 1629,décrit avec minutie les murailles de Tît, la couleur des poutres de bois de cèdre, les graffitis crayonnés sur les murs, et le Bordj de la mer, et signale « la présence d’un ancien môle ou éperon » et « au bout de cet éperon, une petite tour construite, semble-t-il, pour la défense du port ou pour la réception des marchandises » sans faire état de ces « cuves »…Seraient-elles donc postérieures à sa visite ?

Des archéologues marocains remettent en cause aujourd’hui cette interprétation des lieux. Pour Abdallah Fili, comme pour Azzeddine Karra, ou Mme Suzanne Searight, archéologue britannique, il ne s’agit certainement pas de tombes, car elles sont inondées lors des fortes marées et il n’est pas de civilisation qui enterre ses morts à fleur d’eau. D’autre part, s’il s’était agit de tombes puniques, d’où auraient été pris les blocs de pierre qui les auraient recouvertes comme cela en était l’habitude à cette époque ? Et pourquoi n’a-t-on jamais découvert des vestiges phéniciens, comme à Essaouira : tessons, objets funéraires ou utilitaires? Ce sont ces questions que les archéologues se posent aujourd’hui. Sans doute, cet étrange alignement de trous creusés dans le roc conservera encore longtemps sa part de mystère, et c’est peut-être ce qui en fait son intérêt.
A.Luquet, dans son étude citée plus haut, dit avoir dénombré dans les environs immédiats, des centaines « d’hypogées », autrement dit des sépultures souterraines. Pour A.Fili, comme pour d’autres archéologues marocains et européens, il s’agit plutôt de puits ou de silos, comme il y en a tant dans cette région éminemment agricole et l’on pourrait les dater du moyen-âge islamique. Nous en avons trouvé quelques uns en sillonnant, quelques instants auparavant, la tranchée ouverte au centre de Moulay Abdallah. N’y avait-il pas aussi dans les parages, une cité appelée Miat Bir, la ville aux cent puits !

De tels puits ou silos existent également dans le cimetière lamjahdine que nous allons visiter plus tard.
Les grottes de Jorf Lasfar
La suite de notre balade nous a conduits à la pointe des falaises de Jorf Lasfar, près du phare de Cap Blanc ( phare de Dar Ed-Dou).

En 1933, lors d’une grande marée d’équinoxe, la falaise, minée à sa base par le choc permanent des vagues, s’est écroulée sur la totalité de sa longueur, et sur une largeur de 25 à 30m, emportant avec elle la route côtière qui passait à l’époque par là. Mais cet écroulement massif fut providentiel pour les archéologues qui prospectaient dans la zone. Ils purent ainsi découvrir des cavernes, véritables chambres taillées dans le grès ; ces chambres communiquaient entre elles. L’une de ces chambres était à ce moment-là, occupée par un sanctuaire musulman fréquenté par les pêcheurs…On peut voir encore aujourd’hui quelques unes de ces cavernes. On retrouve de telles grottes creusées dans les falaises près d’Oualidia et de Cap Beddouza…

De l’autre côté de la route, à 300 m presque à la perpendiculaire du phare, à travers champs et buissons, près du douar Oulad Brahim, deux grottes se cachent sous un amas de broussailles encadré de deux figuiers : les grottes préhistoriques d’El Khenzira. Découvertes dans les années 1930 par Armand Ruhlman et J.Roche, ces grottes ont permis de trouver des indices d’une occupation ibéro-maurisienne, c’est-à-dire d’il y a quelques 21.000 ans, avec une civilisation caspienne qui a donné par la suite la civilisation berbère. Les chercheurs découvrirent plus d’un millier de pièces, notamment des grattoirs, des perçoirs et des burins. On y a trouvé quelques parures en coquilles d’œuf d’autruche. Des preuves également de la faune du moment, banale pour l’époque : des gazelles et des antilopes. Les populations ne pratiquaient pas encore l’agriculture, mais se livraient à la cueillette, la chasse et la pêche.
Ces grottes sont difficilement accessibles aujourd’hui, et de surcroit, colmatées par des détritus en tous genres. Mais selon certains habitants des environs, elles s’étendraient jusqu’aux falaises.

Le site de Lamjahdine, à Sebt Douib

La région de Sebt Douib est tout aussi chargée d’histoire. C’était en effet dans cette région qu’étaient concentrées les troupes marocaines qui venaient assaillir régulièrement les Portugais dans leur forteresse de Mazagan. Et des vestiges de cette époque sont encore visibles aujourd’hui.

Notre itinéraire nous a donc conduits à lamjahdine que l’on atteint par la route qui mène de Jorf Lasfar à Sebt Douib, après avoir traversé l’immense étendue d’eau appelée Dayat al Fahç.

Là, entouré par un muret, un vaste cimetière, avec quelques tombes récentes et beaucoup d’autres très anciennes. Des paysans du coin nous rapportent qu’elles remonteraient aux temps des combats contre les Portugais. De très nombreuses sépultures émergent des broussailles, mais l’endroit ne semble pas avoir fait l’objet d’études archéologiques. Abdallah Fili, tout comme Aboulkacem Chebri, Directeur du Centre d’Etudes luso-marocain, sont d’avis qu’une cité avait été érigée à cet endroit. On en voit des restes de murailles, une place qui devait réunir soit des fidèles pour la prière soit des combattants avant un assaut, et puis, et surtout, le sol est jonché de tessons d’ustensiles divers. On y trouve également des trous profonds, des silos sans doute, comme ailleurs, et peut-être des puits à eau. Des chercheurs de trésors sont aussi passés par là, à creuser vainement et sans scrupules ni respect, autour de certaines tombes…

Les ruines de Fahs Douib

Y-a-t-il une relation entre ce cimetière et Fahs des Ouled Douib, l’une des deux forteresses, qu’avaient construites les Marocains pour rendre la vie intenable aux Portugais, alors maitres de Mazagan. ? L’autre campement se trouve à l’entrée de l’autoroute d’El Jadida (cf l’article que j’ai publié sur ce site le 27 mai 2007: La cité des moudjahidines, une évocation d’une page glorieuse mais oubliée de l’Histoire des Doukkala).

On s’y rend par la route qui mène à Moulay Abdallah depuis la RN1. On atteint rapidement un croisement entre cette route et celle qui fut, dans les siècles passés, la route des chameliers qu’empruntaient les voyageurs qui se rendaient de Mazagan à Marrakech. C’est ce chemin de terre qu’avait pris le docteur Adolphe Marcet lorsqu’il accompagna un ministre français à Marrakech et il raconte son escale en ces termes : ( in Voyage d’une mission française à la cour du Sultan- 1818) « Nous faisons halte au pied du village d’El-Fhas, dont les constructions, aujourd’hui en ruine, remontent à l’époque de l’occupation portugaise. Quelques rares familles y vivent sous la tente ou bien trouvent asile au milieu de ces ruines que dominent une dizaine de superbes palmiers, enracinés dans les décombres tout autour, de vigoureux caroubiers projettent leur ombre, ça et là, et dans des vergers enclos de pierres sèches prospèrent le figuier ct l’amandier».

C’est un décor presque semblable que nous rencontrons aujourd’hui, les tentes ayant été remplacées par des maisons en dur ; mais la mosquée sans minaret avec son puits et son auge pour les animaux a su résister au temps. Là aussi, tout un travail archéologique reste à faire pour tenter de reconstituer les lieux.

D’autres sites historiques dans les Doukkala méritent d’être revisités, réinterprétés, comme les cavernes préhistoriques près de l’embouchure de l’Oum er R’Bia, le village d’Arba Moghress où ont été trouvés des silex datant de plusieurs millénaires, ou les alentours de la casbah de Oualidia où ont été découverts, il y a quelques jours, à la faveur de travaux de voirie, les vestiges ensevelis d’une bâtisse ancienne aujourd’hui disparue; car l’histoire n’est jamais écrite définitivement et au fur à mesure des découvertes, de nouvelles pages sont restituées dans l’épopée d’une nation; les archéologues sont bien conscients de l’ampleur de la tâche qui les attend. Mais c’est vrai qu’ils ont peu de moyens pour aller défricher ce passé avant qu’il ne soit englouti par une urbanisation de plus en plus importante. Ne peut-on pas imaginer la création d’une association d’archéologues amateurs, ou de passionnés d’histoire, qui, aux côtés et sous la conduite de professionnels, aideraient à effectuer des travaux de fouilles ou d’exploration, comme cela se passe dans d’autres pays et qui mobilisent, le temps d’un week-end, de vacances scolaires ou universitaires, des groupes de jeunes gens armés de bonne volonté au service de l’histoire du pays ou de leur région ? Qu’en pensent-ils ? L’idée est lancée… Et il y a tant de balades archéologiques à faire et à refaire dans cette contrée aux visages si multiples.

Auteur : Michel Amengual